Médiathèque d'Hendaye

Pandémie en mots

Jeu d'écriture

 

Confinement

Moi, j’aime bien quand on confine, parce que Lui, il reste toujours avec moi. Il ne me quitte jamais. Mon col est bien droit, pas de faux plis, nickel. Le premier jour, Lui, il s’est cru libre : plus de boulot et des moments à soi.

Mais bientôt, il trouve le temps long. Après avoir tourné en rond un moment, sa tasse de Ricoré à la main, il entreprend d’abord de trier les photos abandonnées en tas sur son bureau. Des photos des bons moments de la vraie vie : noël, fêtes d’anniversaires, bals, soirées copains, mariages … mais ça le rend morose, tous ces gens qu’il ne peut plus voir. Finalement, il entasse tout dans une boîte à chaussures qu’il pose sur le haut de son armoire à glace. Il verra plus tard.

Je ne figure sur aucune de ces photos.

On s’enferme tous les deux, les jours s’écoulent doucement. Je le regarde s’occuper, il range, il trie, il éparpille, il rit, il chante, s’égosille et puis s’affale dans le premier fauteuil. Il faut manger, tans pis si ce n’est pas l’heure. Les restes du frigo feront l’affaire, et dans le désordre. Avec les doigts, dans la casserole, sur un bout de pain… Mais d’abord un petit martini. Mince, sans olives ! Alors : un autre martini. Ensuite on s’enfile cinq épisodes de « game of thrones », jusqu’à l’abrutissement, et puis dodo.

Mon col est chiffonné.

Il a encore regardé les infos de 13h et reste dans le canapé, frappé de stupeur. Les fêtes sont mortes, les politiques annoncent tout et son contraire, les scientifiques « ne savent pas » et ne sont pas d’accord. Les uns changent d’air, les autres de musique. On ricane, mais ça fait peur. On peut continuer à aller à la messe si on suit les « mesures sanitaires », mais elles ne s’appliquent pas aux théâtres, aux restaurants, aux bistrots, aux cinémas, aux concerts etc … On va même connaître le couvre feu ! Lui, bientôt flotte sur une vague de découragement. Il traîne ses pantoufles, ce bruit me crispe. Il aligne les cannettes vides, installe la télé au pied de son lit. Il a pris dix ans en peu de jours.

Du coup, pour trouver un peu de chaleur, de réconfort, il me garde encore.

Soudain, un sursaut : il veut réagir. Il doit manger sain. On est quel jour ? Il veut acheter des paniers de légumes bio, arrêter la bière et le chocolat, cuisiner. Pour ça il faut ressortir faire des courses. Il fait sa liste rapidement : ne pas oublier le PQ, on s’arrache les stocks paraît-il.

Il enfile son imperméable « cache tout » à toute vitesse, et nous voilà partis.

Le supermarché est ouvert, et il est bondé. Tout commence mal, en se lavant les mains au gel hydro alcoolique, il en fait tomber une goutte sur ses chaussures neuves. Ca fait une belle tâche blanche qui restera un souvenir de confinement. Il est contrarié et achète à toute vitesse ce qu’il faut pour le « jambon blanc coquillettes », plus : du fromage, des pommes, parce qu’on pourra les peler, et des salades en sachets, des bières bien sûr, pas de fruits vu que tout le monde les touche.

Il veut acheter un pot de peinture blanche : il faudra repeindre le couloir. Il y a beaucoup de monde dans ce rayon, tous on des projets de peinture et très vite il abandonne « faudra » est devenu « faudrait ».

Il n’est pas assez rapide à la caisse, le client derrière lui le regarde en chien de faïence. Tous les deux pensent « c’est lui qui va me contaminer ». Chacun a hâte de rentrer.
Nous, on part se pelotonner sur le canapé tous les deux, loin de ce monde hostile.

Il est permis de prendre l’air pour une heure, en restant à moins d’un kilomètre de son domicile. Ca nous fera du bien. Baskets, imperméable et je suis toujours là, de plus en plus doux. Il a son téléphone et sa carte d’identité dans la poche. Il a bien rempli « l’attestation de déplacement dérogatoire », avec un stylo qui s’efface à la chaleur. Pas question de recopier tout ça à la chaque balade. Le grand air nous étourdit. Il transpire. Trente minutes de marche dans un sens et demi tour, en cas de contrôle … Le silence de la campagne est étrange. Au loin, l’autoroute semble morte. Le cheval du voisin nous voit passer, il nous suit du regard, étonné. Il se croyait seul. Un sanglier a labouré devant la porte d’une ferme. Un oiseau de proie passe juste audessus de notre tête. Ils ont dû croire les humains disparus.

Vite rentrés on regarde une série dystopique à faire peur. Lui, il a gardé son masque, le même depuis le premier jour. Pourtant la voisine, qui en coud pour la mairie, lui en a proposé d’autres. Il ne veut pas en changer.

C’est comme pour moi.

Nous, on se protège l’un l’autre, j’entends battre son coeur. Je suis le seul pyjama rayé bleu et gris qui peut le protéger du monde qui nous attend. Il ne me quitte jamais. A la maison je suis son doudou, et dehors je suis son armure.

Claudine Arruabarrena