Médiathèque d'Hendaye

Pandémie en mots

Jeu d'écriture

 

CHRONIQUE D’UNE FOLIE EXTRAORDINAIRE

Je m’appelle Maïwenn, j’ai 32 ans et je vous écris depuis ma chambre. C’est une chambre toute blanche, où des gens habillés tout en blanc viennent régulièrement me rendre visite pour prendre de mes nouvelles. Je crois qu’ils me parlent un peu comme à un bébé, ou comme si j’étais complètement débile, mais bon, au fond l’important c’est qu’ils s’intéressent à moi, qu’ils s’occupent de moi, qu’ils sont là pour moi. Tant que je prends me pilules, oui, c’est vrai. Sinon ils m’engueulent. Mais globalement, ils sont plutôt gentils. Même si la bouffe est dégueulasse. Ah, oui, une chose est bien ici quand même, c’est que les pilules, elles, ne sont pas blanches, elles ont plein de couleurs différentes, c’est joli. Parce que j’en ai quand même un peu ras-le-bol du blanc, c’est moche !

Avant, je n’habitais pas dans cette chambre. J’habitais dans une très grande ville, dans un tout petit appartement (car dans les très grandes villes il y a plein de monde, et comme la plupart des gens sont seuls, du coup les appartements sont minuscules, il faut bien caser tout le monde !). Moi aussi je vivais seule, enfin avec mon chat Rocky, je l’ai appelé comme ça parce que c’était un champion de boxe, il était trop fort pour donner des coups de patte, que ce soit dans la gueule des gens ou dans les objets, si possible ceux qui étaient en hauteur, comme ça ils tombaient, des fois même ils se cassaient, c’était trop drôle, enfin pour lui, pas pour moi, parce que j’en avais ras-le bol de tout ramasser, mais bon, je l’aimais quand même bien mon Rocky, surtout quand il venait faire des câlins en ronronnant et qu’il en oubliait de casser des trucs. Je me demande ce qu’il est devenu, ici dans ma chambre blanche, on n’a pas le droit d’avoir de chat, sinon j’en aurais un, c’est sûr.

J’avais fait de bonnes études pour avoir un métier, un boulot super intéressant, mais super prenant aussi, je passais mon temps à courir, dans les transports, les taxis, même en vélo, je rentrais souvent super tard à la maison et en général, je découvrais que Rocky avait balancé un objet ou une plante, je pense que c’était sa façon à lui de me dire qu’il en avait marre que je rentre tard. Mais j’aimais bien mon boulot, même si ça ne plaisait pas trop à Rocky et que ça me faisait courir partout.

J’étais une fille plutôt mignonne et bien fichue, une jolie brunette, pas très grande et plutôt fine, les cheveux châtain un peu en bataille, des yeux verts qui pétillaient, pas trop de poitrine mais de jolies jambes, bref je plaisais bien aux mecs, le problème c’est que les mecs c’est soit des enfoirés soit des gamins incapables de quitter leur mère, du coup je préférais continuer à vivre avec Rocky, lui, certes il balançait des trucs mais il n’était pas trop casse-pieds quand même, et puis au moins il ne me trompait pas et il ne m’invitait pas tous les jours à déjeuner chez sa mère. Bon, maintenant avec l’horrible blouse blanche taille unique qu’ils me filent pour m’habiller et les kilos que j’ai pris (à cause des pilules, hein, pas de la bouffe, ça ne risque pas !), je ne sais pas si je suis toujours aussi sexy, en tout cas les mecs ici ils n’essaient pas du tout de me draguer, peut-être que c’est mieux comme ça… ou pas. Je n’ai jamais trop craqué pour les blouses blanches, de toute façon.

Donc j’habitais dans cette très grande ville, dans mon appartement minuscule, avec mon boulot passionnant et mon chat boxeur. Sans oublier mes potes, avec qui je faisais des bringues terribles le weekend, quand je n’étais pas obligée de bosser parce que mon chef me trouvait « irremplaçable ». Bref, j’avais une vie relativement normale de citadine jeune et stressée. Et puis ÇA a commencé.

Alors, le premier confinement, je m’en suis plutôt bien sortie, le télétravail c’était plutôt cool, finalement ça m’a permis de me poser un peu et d’arrêter de courir, et puis Rocky était content de m’avoir toute la journée pour lui, du coup il cassait moins de trucs, bon, des fois il essayait de taper sur le clavier à ma place ou il s’incrustait dans des réunions en visio super importantes avec mon chef, mais dans l’ensemble, c’était plutôt pas trop mal malgré le manque d’espace et les occasions un peu trop nombreuses de se ruer vers le frigo, histoire de décompresser un peu.

J’avoue quand même que quand ça a été fini, on a été soulagés, même Rocky qui n’en pouvait plus de voir ma tronche 24h/24, l’heure qu’on nous donnait pour aller se balader ou faire les courses n’était pas suffisante pour qu’il puisse faire sa sieste tranquille, du coup il finissait par me boxer moi aussi pour se venger. J’ai retrouvé mes potes qui en avaient trop marre des apéros en visio, du coup on s’est pris des cuites mémorables tout l’été pour fêter notre liberté retrouvée, à la fin on ne savait plus trop ce qu’on avait fait de nos masques, des fois on se mettait un slip sur la tête à la place, qu’est-ce qu’on s’est marrés ! Bref, l’été c’était génial !

Mais après l’été, ÇA a recommencé. Le deuxième confinement c’était déjà moins bien, mon chef commençait à en avoir marre de recevoir des mails envoyés par mon chat dès que j’avais le dos tourné, du coup il passait son temps à m’engueuler pendant les réunions en visio et Rocky essayait de bouffer la caméra parce qu’il savait très bien qu’on parlait de lui, il est intelligent ce chat, il ne faut pas croire, ça énervait encore plus mon chef, bref l’ambiance au boulot n’était pas terrible. Avec les potes, on a arrêté les apéros en visio, après les cuites qu’on avait prises pendant l’été ça nous paraissait artificiel, du coup on se soûlait tout seuls, chacun dans son petit appartement, c’était pathétique mais il fallait bien décompresser. Bref, des fois j’allais ouvrir le frigo pour bouffer, et d’autres fois pour me prendre une bière, total en télétravail ton chef ne te voit pas quand tu bois pendant les heures de boulot.

Au quatrième confinement, la boîte a fermé. Plus assez de clients, c’est ce que m’a dit le chef, même si je le soupçonne très fortement de m’avoir raconté des bobards et de m’avoir juste virée à cause de mon chat, il a toujours aimé les chiens, ce nase, de toute façon. Un de mes potes a été hospitalisé pour coma éthylique, il avait pété les plombs et s’était enfilé toutes les bouteilles qu’il avait chez lui. J’ai failli tuer un passant en jetant ma balance par la fenêtre parce que j’en avais marre qu’elle me mette tous les jours face à la cruelle réalité de mes incursions toujours plus nombreuses dans le frigo.

Au neuvième confinement Rocky m’a quittée. Moi qui avais confiance en lui et qui pensais qu’il était beaucoup mieux que tous les mecs de cette terre, voilà qu’il me largue comme une malpropre, et même pas un mail ou un texto pour m’expliquer pourquoi. Je ne sais même pas comment il a fait pour se barrer, cet enfoiré. Du coup, je parle aux plantes, mais elles sont nulles, elles ne savent même pas dire « miaou » pour entretenir un minimum de conversation. J’ai reçu des nouvelles de mes potes, deux étaient en désintoxication et un avait commencé à aller chez les Alcooliques Anonymes.

Au quinzième confinement, je L’ai vue. Je suis rentrée dans ma salle de bains, et là il y avait une nana qui avait l’air d’être sur le point de se mettre à rouler tellement elle était grosse, avec d’horribles cernes sous les yeux, des joues bouffies, un énorme pif tout rouge, en plus elle avait l’air complètement bourrée, du coup j’ai tellement flippé que je me suis mise à hurler, mais elle ne partait pas, elle restait là et elle hurlait aussi, on aurait dit qu’elle faisait un concours pour brailler plus fort que moi, du coup j’ai demandé son avis à mon ficus qui m’a conseillé d’appeler la police fissa pour faire sortir cette intruse de chez moi. Ce que j’ai fait.

Après je ne me rappelle plus trop, je me suis retrouvée dans cette chambre blanche, habillée d’une blouse blanche, entourée de gens en blouse blanche aussi, à avaler de la nourriture infecte et des pilules multicolores. Je n’ai plus de chat et je ne sais même plus au combientième confinement on en est… mais bon, ça va bien s’arrêter un jour, vous ne croyez pas ?

Elsa Spizzichino